
Projeté dans le cadre de l’événement The Village, organisé par Wanderkid, la maison créative qui a produit le film réalisé par Kopeto, le titre s’apparentait de prime abord à une invitation à avancer à son rythme, à faire confiance à son propre processus, à ne pas se comparer.

Mais à mesure qu’on reste avec eux, ces mots semblent révéler autre chose. Comme le souligne Mai, écrivaine et productrice : quelque chose de plus complexe qu’il n’y paraît. Moins une injonction au développement personnel et plus une réflexion sur le temps, plus particulièrement le rythme.
Car same race ne signifie pas que nous poursuivons les mêmes objectifs ni que nous avançons vers les mêmes résultats. Il ne s’agit pas de compétition. Same race fait davantage écho à une condition partagée. La condition d’être humain. La condition de traverser, chacun à notre manière, des questions qui reviennent sans cesse :
Qui suis-je ? Qui suis-je en train de devenir ? Qu’est-ce que je veux vraiment ? Qu’est-ce que j’essaie d’accomplir ? Quand et comment est-ce que je me lance ?
Nous habitons les mêmes questions mais pas les mêmes temporalités. Comme le formule Beidja, comédienne et chanteuse, : « On est faits du même bois ». « Et c’est ce qui fait qu’il y a de la rencontre, que l’on se comprend ». Mais elle rappelle aussi : « on est différents à [plusieurs] endroits, notamment dans notre rythme ». Et c’est cela que le titre formule avec tant de justesse :
same race.
different pace.
Le rythme ce n’est pas la vitesse. Le rythme est une manière d’habiter le temps. Il est capacité. Il est contexte. Il est métabolisme. Il est saison.
Certains arrivent tôt à certaines choses et tard à d’autres. Certains n’arriveront jamais. Certains construisent une famille pendant que d’autres construisent une pratique artistique. Certains font les deux. Certains changent de vie. Certains partent. Certains recommencent. Certains trouvent leur forme très tôt. D’autres mettent des années à l’autoriser. Nous avançons de manière asynchrone. Et pourtant, nous avançons ensemble. C’est précisément cette asynchronie qui rend le village possible. Elle produit une forme de circulation. Pendant que certains produisent, d’autres regardent. Pendant que certains s’exposent, d’autres absorbent. Pendant que certains traversent une phase d’élan, d’autres sont dans un temps de repos. L’action des uns ouvre un espace de pensée chez les autres, qui, à leur tour, transforment cette réflexion en mouvement. Ce décalage, cet apparent défaut de coordination est la condition même de la transmission.

C’est là que The Village prend tout son sens. Un village est un lieu de visibilité. Un lieu de vie. Un lieu où les trajectoires existent côte à côte. Un lieu où l’on voit les autres essayer, créer, changer, hésiter, recommencer.
La comparaison existe parce que nos vies sont relationnelles. Mais si la comparaison est inévitable, la mesure ne l’est pas. Et peut-être que different pace vient précisément interrompre cela : cette tendance à transformer le temps des autres en échelle pour mesurer le nôtre. The Village ne classe pas. The Village témoigne. The Village rend visible sans hiérarchiser.
Et c’est aussi ce qui s’est joué ce jour là.
Le 23 mai, le village s’est retrouvé sur un rooftop pour la projection de Same Race, Different Pace. Bien avant la projection, il s’est construit progressivement. Des heures d’installation sous une chaleur qui semblait tester les intentions de chacun. Des premiers arrivés qui aident les derniers ajustements. Des tables que l’on rapproche puis que l’on déplace. Certains découvraient le premier t-shirt présenté par Wanderkid, première pièce de la maison créative dévoilée ce soir-là. Ça jouait aux cartes, au Jungle Speed. Ça débattait. Ça profitait du dibi, des plantains et de l’une des trois boissons, dont une imaginée par Kopeto.

Puis le soleil a commencé à décliner et la musique aussi. Les chaises ont changé de direction, la toile a été tendue et le rooftop est devenu cinéma. Le film a été projeté à la belle étoile pendant qu’au loin les lumières de la Foire du Trône dessinaient une autre course dans l’horizon. Plus tard, les témoignages ont commencé à circuler : des morceaux de parcours, des envies poursuivies et d’autres abandonnées, des élans, des doutes, des bifurcations. Et pendant quelques heures, le village a pris une forme très simple : des personnes réunies pour rendre visible ce qu’elles étaient en train de devenir. Puis la nuit a continué. Ensuite, est venu le temps de replier, de quitter les lieux pendant que le soleil, lui, reprenait sa place dans le ciel et poursuivait sa course. Inlassablement.
Et c’est ainsi que le village cesse d’être seulement un lieu de rencontre pour devenir un lieu de création : lorsque l’expérience des autres sert à nous mettre en mouvement.

C’est tout l’intérêt de ce que Wanderkid a voulu proposer avec The Village : créer les conditions de participation à la race mais à ton pace. Permettre qu’une tentative donne à quelqu’un d’autre la permission de commencer. Le rôle du village n’est peut-être pas de synchroniser les rythmes, mais de rendre leurs écarts fertiles. Parfois, notre rythme intérieur ne rencontre pas celui du monde : il s’y heurte. Mais cette dissonance n’est pas toujours un empêchement. Parce que ce qui nous semble éloigné ne nous inspire pas malgré son altérité, mais à travers elle. L’autre n’apparaît plus comme une mesure de ce qui nous manque, mais comme une possibilité à interpréter. Son mouvement ne trace pas un chemin à suivre ; il ouvre un espace depuis lequel inventer le sien.
En tant qu’artistes, en tant que créatifs, nous avons souvent tendance à séparer vivre et créer, « vivre des choses pour les raconter », pour reprendre les mots de Vertigo, artiste musical au croisement du rock et du rap. Comme s’il fallait d’abord accumuler de l’expérience avant de produire une œuvre. Comme si l’inspiration appartenait à la vie et la création à un autre espace.

Si créer n’est pas une activité qui commence après la vie, si elle est déjà une manière de l’habiter, alors l’œuvre cesse d’être uniquement ce qui est montré : elle devient aussi ce qui circule et ce qui relie.

Et Wanderkid, à travers The Village, semble nous rappeler cela : si la vie est une condition partagée plutôt qu’une compétition, alors le rôle de l’art et de la communauté n’est pas de mesurer le progrès des uns et des autres. Il est de se rendre témoins de ce que chacun est en train de devenir. Parce que personne ne devient seul.